Économie

La crise du carburant aggrave la situation dans un Yémen déchiré par la guerre

Nabil Abdoullah al-Tamimi à Aden

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Les dérivés du pétrole peuvent s’acheter facilement au marché noir dans les rues de Sanaa, alors que les stations d’essence ne peuvent pas répondre à la demande. [Haitham Mouhammad/Al-Mashareq]

Une grave pénurie de carburant touche les régions du Yémen contrôlées par les Houthis (Ansarallah) soutenus par l’Iran, alors que le marché noir des dérivés de pétrole prospère dans les rues de Sanaa, où ils se vendent souvent au double de leur prix officiel.

Les deux camps se sont mutuellement accusés de cette pénurie paralysante : le gouvernement accuse les Houthis de provoquer des pénuries de carburant pour renforcer leurs arguments en faveur de la levée des restrictions imposées par le blocus de la coalition arabe, et les Houthis accusent la coalition arabe d’entraver les livraisons de carburant pour les paralyser économiquement.

En attendant, c’est le peuple yéménite qui souffre.

La pénurie de carburant a un effet boule de neige qui aggrave la situation dans ce pays déchiré par la guerre et la pauvreté ; elle menace l’approvisionnement en eau et en électricité et accroît le risque de propagation du nouveau coronavirus (COVID-19).

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Les zones contrôlées par les Houthis connaissent une forte augmentation du prix du pétrole au marché noir, car une grave pénurie de carburant impacte le prix des transports et des denrées alimentaires. [Haitham Mouhammad/Al-Mashareq]

De nombreux Yéménites dépendent de l’eau extraite par des pompes, et des millions de personnes déplacées par les combats qui vivent dans des camps survivent grâce à l’eau apportée par des camions à moteur diesel, a rapporté l’AFP.

Impact des pénuries de carburant

Mouhsin Siddiquey, directeur d’Oxfam au Yémen, avait mis en garde en juin qu’une « pénurie prolongée de carburant pourrait mettre des millions de personnes en danger de contracter à la fois le coronavirus et des maladies transmises par l’eau comme le choléra ».

Les pénuries entravent également le fonctionnement des hôpitaux, interrompent les services de transport public et font grimper en flèche le prix des produits essentiels.

Le manque continu de diesel menace de forcer les hôpitaux à suspendre leurs activités en pleine épidémie de coronavirus, a fait savoir le Dr Nabil al-Najjar, directeur adjoint de l’hôpital al-Sabeen à Sanaa.

« Cela exacerbe la souffrance des citoyens et annonce une catastrophe humanitaire », a-t-il déclaré à Al-Mashareq.

Ali Ahmed, chauffeur de bus à Sanaa, a raconté à Al-Mashareq qu’il « faisait la queue pendant deux jours pour acheter une quantité limitée d’essence qui de toutes façons ne suffit pas pour une journée entière de travail ».

« Il ne sert à rien de travailler pendant cette crise, qui dure depuis trop longtemps », a-t-il déclaré.

Le Yémen est un importateur net de nourriture, et la pénurie et le prix élevé des dérivés de pétrole « ont fait augmenter les coûts de transport » et par là-même le coût des denrées alimentaires, a expliqué l’économiste Abdoul Jalil Hassan à Al-Mashareq.

Cela a également entraîné une hausse du prix des produits agricoles, a-t-il ajouté, à cause du prix élevé du diesel utilisé pour faire fonctionner les pompes d’irrigation.

En plus du prix élevé des dérivés de pétrole, le prix de la nourriture a été impacté par la baisse de la valeur du riyal yéménite, a-t-il précisé.

« Les Houthis sont indifférents à la souffrance des citoyens dans les zones qu’ils contrôlent », a-t-il déclaré, les accusant de délibérément « aggraver la souffrance au travers de la prolifération flagrante du marché noir ».

Essor du marché noir

« Les Houthis manipulent le problème des dérivés de pétrole et exploitent la souffrance des gens pour mettre en œuvre leurs plans », a déclaré à Al-Mashareq le vice-ministre des Droits de l’homme, Nabil Abdoul Hafeez.

« Les dirigeants houthis tirent profit du commerce des dérivés de pétrole sur le marché noir », a-t-il fait savoir, qui fleurit grâce à l’abondance de dérivés de pétrole vendus à des prix qui sont plus du double de leur prix officiel.

« L’absence de produits dérivés dans les stations nous a incités à les acheminer à Sanaa depuis les provinces voisines dans des conteneurs de 20 litres », a déclaré Hassan Majali, un négociant du marché noir de Sanaa.

Le transport de dérivés de pétrole en petites quantités comme celui-ci facilite son passage par les routes et les points de contrôle menant à la ville, a-t-il expliqué à Al-Mashareq.

Cependant, l’économiste Abdoul Aziz Thabet a indiqué que la disponibilité des dérivés de pétrole en quantités commerciales pour les vendeurs du marché noir confirme « qu’ils ne proviennent pas de l’extérieur de Sanaa, car il est difficile de faire passer ces produits par les postes de contrôle militaires le long des routes menant à Sanaa ».

Plusieurs incidents filmés par des membres du public et partagés sur les réseaux sociaux montrent des stations-service officielles qui vendent de grandes quantités de dérivés de pétrole à des commerçants du marché noir, a rapporté Thabet à Al-Mashareq.

Le marché noir est quasiment devenu le marché officiel, a-t-il noté, en raison de l’abondance des dérivés de pétrole disponibles à l’achat.

Soupçons de détournement

Dans un rapport publié le 11 juillet, le Centre d’études stratégiques de Sanaa indique que le gouvernement yéménite, soutenu par la coalition arabe, avait suspendu l’autorisation d’accostage des pétroliers à al-Hodeidah en juin après avoir commencé à soupçonner les Houthis.

« Le gouvernement yéménite a pris cette décision après avoir soupçonné les Houthis d’avoir retiré près de 45 milliards de riyals yéménites sur un "compte spécial" à la succursale d’al-Hodeidah de la Banque centrale du Yémen, et détourné les fonds en les canalisant vers l’effort de guerre du groupe », explique ce rapport.

Selon le rapport, ce compte contenait « des mois de taxes à l’importation de carburant et de frais de douane ». Selon un accord conclu en novembre sous l’égide des Nations unies entre les Houthis et le gouvernement, ces fonds étaient destinés à payer les fonctionnaires dans les zones contrôlées par les Houthis.

Lors d’une réunion le 1er juillet avec l’envoyé des Nations unies pour le Yémen Martin Griffiths, le Premier ministre Moeen Abdoulmalik a déclaré que le non-respect par les Houthis des accords négociés par les Nations unies « est une tentative de revenir à la contrebande de carburant iranien ».

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