Politique

Les responsables yéménites sceptiques face au revirement des Houthis sur le FSO Safer

Nabil Abdoullah al-Tamimi à Aden

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Des Yéménites à côté d’un puits après qu’un incendie se fut déclaré près d’une conduite de pétrole brut près du port d’al-Hodeidah sur la mer Rouge, sur cette photo d’archive datée du 8 avril 2017. [STRINGER/AFP]

Dimanche 12 juillet, les Houthis (Ansarallah) soutenus par l’Iran ont autorisé les inspecteurs des Nations unies à examiner le pétrolier délabré abandonné au large des côtes de la mer Rouge.

Mais cette décision, quelques jours avant une session extraordinaire du Conseil de sécurité des Nations unies pour discuter de la question prévue pour le 15 juillet, a été accueillie avec un profond scepticisme par le gouvernement yéménite.

Selon le ministère yéménite des Affaires étrangères, le consentement des Houthis à donner aux experts onusiens l'autorisation d’accéder au terminal de stockage et de déchargement flottant (FSO) Safer est un « bluff » visant à alléger les pressions internationales sur la milice.

Vieux de 45 ans, ce terminal amarré au large du port de Ras Isa dans la province d’al-Hodeidah contrôlée par les Houthis contient 1,14 million de barils de pétrole brut, et n’a pas été entretenu depuis plus de cinq ans.

On craint de plus en plus que l’aggravation de la corrosion n’entraîne une marée noire qui provoquerait une catastrophe écologique et économique.

Les Houthis avaient jusqu’ici bloqué les efforts déployés pour envoyer des inspecteurs évaluer l’état du Safer.

Dimanche, lors d’une rencontre avec l’ambassadeur des États-Unis au Yémen Christopher Henzel, le ministre des Affaires étrangères Mohammed al-Hadhrami a exhorté le Conseil de sécurité à faire pression sur les Houthis pour qu’ils acceptent une solution permettant d’éviter une catastrophe.

Il a accusé les Houthis de recourir au « bluff » pour éviter les pressions internationales.

« Pendant des années, le gouvernement a demandé qu’une équipe des Nations unies ait accès au FSO pour en faire l’évaluation, mais les Houthis ont répondu à cette demande avec entêtement et refus, pour tenter d’utiliser le terminal à des fins politiques », a-t-il déclaré.

Le porte-parole des Nations unies Stéphane Dujarric a confirmé que les Houthis avaient accepté dimanche le déploiement d’une mission onusienne sur place.

« Nous suivons maintenant tous les détails avec eux, et nous espérons que les dispositions logistiques seront rapidement mises en place pour que ce travail puisse commencer », a-t-il indiqué.

« Cette mission d’évaluation effectuera des réparations légères utiles et aidera à déterminer les prochaines étapes », a-t-il ajouté, précisant que les Nations unies discutent avec les deux camps sur la vente du pétrole brut et le partage des recettes entre eux.

Jeux politiques des Houthis

Commentant la dernière décision des Houthis, le politologue Faisal Ahmed a déclaré à Al-Mashareq que selon lui, les Houthis exercent un chantage politique et économique sur le gouvernement yéménite et la communauté internationale.

« Ils ont transformé le terminal en une arme pour menacer le Yémen, les pays de la région et le commerce international », a-t-il expliqué.

« Les Houthis avaient précédemment accepté de permettre à une équipe de l’ONU d’évaluer l’état du pétrolier, mais lorsque l’équipe était arrivée au port de Djibouti, ils étaient revenus sur leur décision », a-t-il ajouté.

« Le gouvernement yéménite a accepté les propositions de l’envoyé spécial pour résoudre la question de la sécurité, y compris l’utilisation du produit de la vente du pétrole pour payer les salaires des fonctionnaires, suspendus depuis 2016 », a-t-il déclaré.

Il a accusé les Houthis de revenir sur leurs promesses et d’utiliser le FSO Safer « pour menacer le monde afin de servir leurs intérêts et ceux de l’Iran, de renforcer leur position de négociation et d’alléger les sanctions ».

« Les déclarations des Houthis concernant cet autorisation s’inscrivent dans le cadre de tentatives visant à calmer la colère de la communauté internationale et à alléger ses résolutions, qui devraient être prises lors de la prochaine session du Conseil de sécurité des Nations unies », a-t-il affirmé.

« Celui-ci a réalisé l’ampleur de la catastrophe qui pourrait résulter d’une marée noire, et c’est la raison pour laquelle il a accepté la demande du gouvernement yéménite d’organiser une session pour en discuter », a-t-il déclaré.

« Bombe à retardement »

Le travail essentiel sur la réduction des gaz explosifs dans les réservoirs de stockage a été négligé pendant des années, le dernier problème étant apparu en mai avec la fuite d’un tuyau de refroidissement, a rapporté l’AFP.

« Ce tuyau a éclaté, envoyant de l’eau dans la salle des machines et créant une situation vraiment dangereuse », a fait savoir Ian Ralby, PDG d’IR Consilium, un cabinet de conseil maritime mondial qui suit le navire de près.

Une équipe de Safer Exploration and Production Operations du Yémen, une entreprise pétrolière publique partiellement contrôlée par les Houthis, a envoyé des plongeurs pour réparer la fuite, évitant ainsi de justesse le naufrage du navire, a rapporté Ralby.

Si la coque du navire se rompt, « vous aurez deux catastrophes », a déclaré Lise Grande, coordinatrice humanitaire des Nations unies pour le Yémen.

« D’une part, la catastrophe écologique sera pire que presque toutes les autres du même genre [...], et d’autre part, il y aura une catastrophe humanitaire, car ce pétrole rendra le port d’al-Hodeidah inutilisable », a-t-elle déclaré.

Le groupe environnemental indépendant Holm Akhdar, basé au Yémen, a averti qu’une marée noire pourrait s’étendre de la mer Rouge jusqu'au golfe d’Aden et à la mer d’Arabie.

Il faudrait à l’environnement régional plus de 30 ans pour se remettre d’une marée noire de cette ampleur, selon un rapport récent, qui ajoute que près de 115 des îles de la mer Rouge du Yémen verraient leur biodiversité et leurs habitats naturels disparaître.

On estime que 126 000 pêcheurs perdraient leur seule source de revenus.

Selon IR Consilium, une quelconque opération de sauvetage après une fuite de pétrole serait grandement entravée par la crise du coronavirus.

« En pleine pandémie mondiale et à proximité d’une zone de conflit, les chances d’une réponse rapide et adéquate sont extrêmement faibles », a affirmé l’organisme dans un rapport.

Doug Weir, directeur de la recherche et des politiques du Conflict and Environment Observatory, basé au Royaume-Uni, estime que sans une évaluation indépendante, « il est impossible de déterminer quand un incident se produira, quelle forme il prendra ou quelle en sera la gravité ».

« Les risques sont manifestes, et plus le litige dure, plus ils s’aggravent, et plus toute opération de sauvetage sera complexe et coûteuse ».

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a averti la semaine dernière que si le pétrolier se brise, « il dévastera l’écosystème de la mer Rouge » et perturbera les principales voies de navigation.

« Les Houthis doivent accorder l’accès avant que cette bombe à retardement n’explose », a-t-il déclaré.

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