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Téhéran subit une pression croissante pour autoriser une enquête « crédible » sur l'accident

Hassan al-Obeidi à Bagdad et l'AFP

La chaussure d'un enfant photographiée le 8 janvier là où un avion de ligne ukrainien s'est écrasé peu après le décollage près de l'aéroport Imam Khomeini, dans la capitale iranienne de Téhéran. [Borna Ghassemi/ISNA/AFP]

Des équipes de secours travaillent après qu'un avion ukrainien transportant 176 passagers s'est écrasé près de l'aéroport Imam Khomeini à Téhéran, tôt le matin du 8 janvier, tuant toutes les personnes à bord. [AFP]

Des personnes en deuil allument des bougies pour les victimes du vol 752 d'Ukrainian Airlines qui s'est écrasé en Iran, lors d'une veillée sur la Place Mel Lastman de Toronto (Ontario) le 9 janvier. [Geoff Robins/AFP]

Une femme tient une pancarte pour l'une des victimes du vol 752 d'Ukrainian Airlines qui s'est écrasé en Iran, lors d'une veillée sur la Place Mel Lastman de Toronto (Ontario) le 9 janvier. [Geoff Robins/AFP]

Vendredi 10 janvier, Téhéran a fait face à une pression internationale croissante pour autoriser une enquête « crédible » sur le crash d'un avion de ligne ukrainien en Iran, qui, selon le Royaume-Uni, le Canada et les Pays-Bas, a été causé par un tir de missile accidentel.

Le Boeing 737 s'est écrasé quelques minutes après son décollage de l'aéroport Imam Khomeini de Téhéran mercredi, tuant les 176 personnes à bord.

La majorité des passagers du vol PS752 d'Ukraine International Airlines étaient des Canadiens ayant la double nationalité iranienne, mais également des Ukrainiens, des Afghans, des Britanniques et des Suédois.

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Des personnes et des équipes de secours parmi les corps et les débris après qu'un avion ukrainien transportant 176 passagers s'est écrasé près de l'aéroport Imam Khomeini à Téhéran, la capitale iranienne, dans la mâtinée du 8 janvier, tuant tous les passagers et les membres de l'équipage à bord. [Rouhollah Vahdati/ISNA/AFP]

Le crash s'est produit peu après que Téhéran ait tiré des missiles contre les forces américaines en Irak en réponse à la mise à mort de Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des Gardiens de la révolution islamique, lors d'une attaque menée par un drone américain à Bagdad.

Le premier ministre canadien Justin Trudeau a déclaré jeudi que de multiples sources de renseignements indiquaient qu'un missile sol-air iranien avait abattu l'avion.

« Nous savons que ce n'était peut-être pas intentionnel. Les Canadiens ont des questions, et ils méritent des réponses », a indiqué Trudeau.

Le chef de l'aviation civile iranienne, Ali Abedzadeh, a rejeté cette allégation.

Les commentaires de Trudeau ont été faits alors qu'une vidéo était révélée, semblant montrer le moment où l'avion de ligne a été frappé.

La séquence, que le New York Times dit avoir vérifiée, montre un objet en mouvement rapide qui s'élève selon un angle dans le ciel avant qu'un flash lumineux ne soit vu, qui s'atténue et continue d'avancer. Quelques secondes plus tard, on peut entendre une explosion.

Les services de renseignement néerlandais disposent d'informations selon lesquelles l'avion de ligne a probablement été touché par un missile, a déclaré vendredi la ministre de la Défense Ank Bijleveld.

« Sur la base d'informations de la MIVD (services de renseignement militaire néerlandais), nous pouvons affirmer qu'il est probable qu'un missile antiaérien iranien a entraîné l'écrasement de l'avion », a déclaré Bijleveld selon un porte-parole.

Bijleveld n'a pas donné plus de détails sur ces informations ni sur la manière dont les Pays-Bas, qui n'avaient pas de ressortissants à bord du vol, les ont obtenues.

Le chef de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a déclaré vendredi qu'il n'avait aucune raison de douter des rapports des capitales occidentales suggérant qu'un missile iranien a abattu l'avion de ligne.

« Je n'entrerai pas dans les détails de nos renseignements, mais ce que je peux dire, c'est que nous n'avons aucune raison de ne pas croire les rapports que nous avons vus émanant de différentes capitales alliées de l'OTAN », a affirmé Stoltenberg.

« Données importantes »

Vadym Prystaiko, ministre ukrainien des Affaires étrangères, a indiqué que des responsables américains avaient remis à Kiev des « données importantes » suite au crash.

Le ministère des Affaires étrangères de Téhéran a déclaré qu'une délégation canadienne était en route vers l'Iran pour « s'occuper des affaires des victimes canadiennes », chose exceptionnelle depuis que les deux pays ont mis fin à leurs relations diplomatiques en 2012.

Le Bureau de la sécurité des transports du Canada a confirmé jeudi avoir accepté une invitation de l'autorité de l'aviation civile iranienne à participer à l'enquête.

Le chef de l'aviation civile iranienne a déclaré que Téhéran avait invité « les Américains, les Canadiens, les Français, les Ukrainiens et les Suédois » à être présents lors des enquêtes.

Le Conseil national de la sécurité des transports des États-Unis a déclaré jeudi soir qu'il avait reçu de l'Iran une notification officielle de l'accident et qu'il enverrait un représentant pour se joindre à l'enquête.

Le ministère des Affaires étrangères iranien avait précédemment invité le constructeur d'avions américain Boeing à « participer » à l'enquête.

La France co-fabriquant les moteurs de l'avion et a offert son expertise, car elle est l'un des rares pays capables de déchiffrer entièrement les données de la boîte noire.

« Enquête complète et transparente »

L'Union européenne a exigé une enquête « indépendante et crédible » sur l'accident.

Le Premier ministre britannique Boris Johnson a demandé une enquête complète et transparente, indiquant que des preuves de plus en plus nombreuses appuyaient une frappe de missile, qui « pourrait bien avoir été involontaire ».

L'Ukraine a demandé de l'aide à l'ONU pour une vaste enquête, et a envoyé 45 enquêteurs à Téhéran pour prendre part à l'enquête menée par les autorités iraniennes.

Le secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense ukrainien, Oleksiy Danilov, a fait savoir que les enquêteurs suivaient plusieurs pistes.

Celles-ci comprennent une éventuelle frappe avec un missile sol-air tel qu'un Tor de fabrication russe, une collision avec un drone, une panne moteur ou une attaque terroriste, a-t-il précisé.

Le président américain Donald Trump a indiqué que des responsables de Washington pensent que le Boeing 737 à destination de Kiev a été frappé par un ou plusieurs missiles iraniens.

Des responsables non identifiés ont déclaré aux médias américains que des données satellitaires, radar et électroniques indiquent que les unités de défense aérienne de Téhéran ont abattu l'avion.

Mais le chef de l'autorité aéronautique iranienne a déclaré que la théorie du missile ne pouvait pas être « scientifiquement correcte », car il est impossible qu'un avion de ligne soit touché et « continue de voler pendant 60 à 70 secondes ».

Et « les débris récupérés ont couvert une zone très réduite. S'il y avait eu une explosion dans les ailes, ils auraient dû être beaucoup plus dispersés », a ajouté Abedzadeh, notant que l'analyse des données de la boîte noire « prendra du temps ».

L'avion de ligne s'est écrasé dans le noir quelques minutes après le décollage, sans que le pilote n'ait envoyé de message radio de détresse, selon les autorités aéronautiques iraniennes.

Le pilote n'a pas appelé la tour, parce qu'il « a dû essayer de sauver l'avion avant toute chose », a affirmé Abedzadeh.

Réaction des experts régionaux

L'expert en sécurité d'un centre de recherche du Moyen-Orient a déclaré à Al-Mashareq que les autorités iraniennes doivent faire preuve de transparence en ce qui concerne les enquêtes en cours.

L'expert et consultant majeur de l'Académie royale d'aviation jordanienne, Hazem al-Abadaleh, a souligné le bilan de sécurité de l'avion accidenté, la grande expérience de son équipage et les circonstances du crash, notant que ce dernier coïncidait avec l'activité aérienne militaire iranienne.

« L'Agence européenne de la sécurité aérienne, l'Organisation de l'aviation civile internationale affiliée à l'ONU et les inspecteurs envoyés par les autorités ukrainiennes ou tout autre pays dont des citoyens figurent parmi les victimes de l'accident doivent avoir un accès sans entrave et être autorisés à établir la vérité », a-t-il affirmé.

« D'un point de vue technique, l'avion n'aurait pas dû tomber aussi rapidement, étant donné que sa montée après le décollage était normale et stable », a-t-il déclaré.

« La dispersion des débris et la façon dont ils sont tombés sont autant de raisons de s'inquiéter que l'avion ait pu subir une attaque », a-t-il ajouté.

« Entouré de secret »

Ahmad al-Hamdani, chercheur et expert en sécurité au Centre Al-Sharq pour la sécurité et les études stratégiques, a indiqué à Al-Mashareq que l'Iran avait jusqu'à présent empêché les journalistes de se rendre sur le site ou de parler aux habitants et aux témoins oculaires.

Al-Hamdani a déclaré que la version des Iraniens, selon laquelle l'avion a connu un problème technique, ne semble pas convaincante.

L'Iran doit « autoriser des enquêtes par les pays des victimes ou les organisations internationales d'aviation, car la théorie selon laquelle l'avion a été frappé par un missile est plus proche de la réalité », a-t-il déclaré.

« Le fait que les autorités iraniennes entourent l'incident de secret et imposent diverses restrictions aux enquêteurs, aux journalistes et à la publication d'informations sur l'incident [...] renforce les soupçons selon lesquels l'appareil a été touché par un missile sol-air », a-t-il déclaré.

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