Énergie

Le cerveau nucléaire de l'Iran enterré dans un contexte de critiques sur la sécurité

Ardeshir Kordestani et la rédaction d'Al-Mashareq

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Le chef du pouvoir judiciaire iranien, Ebrahim Raisi, rend hommage le 28 novembre à Téhéran au scientifique Mohsen Fakhrizadeh avec sa famille. [Mizan News Agency/AFP]

Les funérailles du scientifique nucléaire iranien Mohsen Fakhrizadeh, tué vendredi 27 novembre lors d'un attentat que la République islamique a imputé à Israël, se sont déroulées lundi à Téhéran, alors que les critiques se multiplient sur l'incapacité de l'Iran à mettre fin aux assassinats sur son sol.

Plusieurs hauts responsables iraniens ont assisté à ces funérailles, parmi lesquels le ministre de la Défense Amir Hatami et Hossein Salami, chef du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), a rapporté l'AFP.

Une grande affiche montrait une photo du scientifique décédé aux côtés du Guide suprême iranien Ali Khamenei, ainsi que du commandant de la Force al-Qods du CGRI, Qassem Soleimani, tué à Bagdad en début d'année.

Le contre-amiral Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, a déclaré que cette opération d'assassinat « complexe » avait été planifiée pendant 20 ans et était connue des services du renseignement iranien.

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Un Iranien passe le 30 novembre à Téhéran devant une affiche représentant le scientifique nucléaire iranien Mohsen Fakhrizadeh. [Atta Kenare/AFP]

Cependant, a-t-il ajouté, comme le planning et les détails de l'opération ont été modifiés au fil du temps, les forces de renseignement iraniennes « n'ont malheureusement pas pu agir en conséquence ».

L'assassinat de Fakhrizadeh, ajouté à ceux de plusieurs autres scientifiques nucléaires iraniens ces dernières années, à plusieurs explosions survenues sur des bases militaires sensibles et au récent vol de documents importants sur le programme nucléaire et de missiles dans une installation nucléaire en Iran, ont suscité un déluge de critiques sur les capacités de renseignement de l'Iran.

Certains spéculent que des forces intérieures pourraient être derrière l'attaque. Ils affirment qu'un groupe de partisans de la ligne dure iranienne est contre les négociations avec les États-Unis, ce qui les a poussés à assassiner Fakhrizadeh et à l'utiliser comme prétexte pour éloigner l'Iran de ses engagements envers l'AIEA et faire obstacle à d'éventuelles négociations.

Ils ont également mentionné le fait que le véhicule qui transportait Fakhrizadeh n'était pas à l'épreuve des balles, ce qu'ils affirment être une preuve d'une sécurité intentionnellement faible.

Revers pour le programme nucléaire

Un ancien analyste de la marine iranienne a déclaré à Al-Mashareq que comme Fakhrizadeh travaillait à la modernisation du système de radar militaire iranien, sa mort est un coup porté au programme militaire conventionnel de l'Iran ainsi qu'à son programme nucléaire.

Cet analyste, s'exprimant sous condition d'anonymat, a déclaré que même si le meurtre était destiné ou non à dissuader d'autres scientifiques iraniens, il aura probablement cet effet, car il augmente le coût de la participation au programme nucléaire du régime.

Quant au recul du programme nucléaire iranien, il a déclaré que l'assassinat de Fakhrizadeh est comparable à celui de Soleimani.

« À court terme, cela pourrait être un revers pour le programme nucléaire, car il se peut qu'ils n'aient pas une autre personne du même calibre pour remplacer Fakhrizadeh », a-t-il indiqué. « Mais à long terme, cela fera probablement très peu de différence. »

« Il y aura une certaine perte de mémoire institutionnelle et d'expertise, mais l'Iran a d'autres experts, et les décideurs derrière le programme nucléaire vont probablement doubler les investissements et l'embauche d'experts nationaux et étrangers, même si ce n'est que pour sauver la face », a-t-il expliqué.

Mohsen Hoseyni, un expert politique vivant aux États-Unis, a indiqué à Al-Mashareq que les trois piliers de la politique du régime iranien sont l'influence régionale, les missiles balistiques et le programme nucléaire.

L'assassinat de Fakhrizadeh est un coup majeur porté au programme nucléaire, tout comme la mort de Soleimani a porté un coup important à son influence régionale. De même, la mort de l'officier du CGRI Hassan Tehrani-Moghaddam en 2011 avait été un revers majeur pour le programme de missiles du régime, a-t-il déclaré.

Qui était Fakhrizadeh ?

Ancien membre du CGRI, Fakhrizadeh était vice-ministre de la Défense et dirigeant de l'Organisation de l'innovation et de la recherche défensives (SPND) du ministère.

Surnommé « l'homme nucléaire mystérieux », Fakhrizadeh avait fondé le programme nucléaire iranien, qui n'a jusqu'à présent pas réussi à produire une arme nucléaire. Cependant, il aurait eu l'intention de rendre cela possible.

Les États-Unis ont imposé des sanctions à l'encontre de Fakhrizadeh en 2008 pour des « activités et transactions ayant contribué au développement du programme nucléaire iranien ».

Fakhrizadeh était assez important pour rencontrer Khamenei en janvier 2019, selon des photos officielles publiées après sa mort.

Pour ses assassins, Fakhrizadeh était également assez important pour être abattu dans une attaque en plein jour, sur une route principale juste à l'extérieur de Téhéran, a rapporté l'AFP.

Karim Sadjadpour, du Carnegie Endowment for International Peace, a déclaré qu'il « faudra probablement des mois, voire des années, pour mesurer » l'impact de son décès.

« Ceux qui comprenaient réellement son rôle précis au quotidien dans les activités nucléaires de l'Iran ne parlent pas, et ceux qui parlent ne savent pas », a-t-il écrit sur Twitter.

« La cible principale du Mossad »

Fakhrizadeh a été appelé « la cible numéro un » du Mossad, l'agence de renseignement israélienne, et le « cerveau du programme nucléaire iranien ».

« Nous savions qu'il avait été menacé de mort à plusieurs reprises et qu'il était suivi », a fait savoir Hatami.

Fakhrizadeh était apparu dans un document de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) en décembre 2015.

L'AIEA le soupçonnait de diriger depuis le début des années 2000 « des activités entreprises pour soutenir une éventuelle dimension militaire du programme nucléaire [de l'Iran] » qui, selon l'agence onusienne, avait débuté à la fin des années 1980.

Le rapport de l'AIEA indiquait que ces activités avaient été réorganisées sous sa direction, dans le cadre d'un projet appelé « AMAD », jusqu'à son abandon fin 2003.

En mars 2007, Fakhrizadeh a été visé par des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies en compagnie « d'autres personnes impliquées dans des activités nucléaires ou de missiles balistiques » pour l'Iran.

La Résolution 1747 du Conseil de sécurité des Nations unies l'avait identifié comme un « scientifique de haut niveau » du ministère de la Défense et « l'ancien directeur du Centre de recherche de physique (PHRC) ».

Elle a noté que l'AIEA avait « demandé à l'interroger sur les activités du PHRC durant la période où il le dirigeait, mais que l'Iran avait refusé ».

« Le Soleimani de la science »

Les sanctions de l'ONU ont été levées après l'entrée en vigueur de l'accord nucléaire de 2015. Mais après que les États-Unis se furent retirés de l'accord en 2018, ils ont réimposé leurs propres sanctions contre Fakhrizadeh.

Selon le vice-président iranien Ali-Akbar Salehi, qui dirige également l'Organisation iranienne de l'énergie atomique (OIEA), Fakhrizadeh était titulaire d'un doctorat en « physique et ingénierie nucléaire » et avait rédigé sa thèse avec Fereydoun Abbasi-Davani, un ancien dirigeant de l'OIEA qui a lui-même survécu à une tentative d'assassinat en 2010.

Abbasi-Davani a qualifié le scientifique assassiné « d'ami proche » avec lequel il avait « 34 ans d'étroite collaboration professionnelle », et a déclaré qu'ils avaient combattu côte à côte sur le front pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak de 1980 à 1988.

S'adressant aux médias d'État, Abbasi-Davani a déclaré que Fakhrizadeh avait « travaillé dans tous les domaines pour soutenir les activités nucléaires du pays », notamment sur l'enrichissement de l'uranium.

Il l'a décrit comme « un scientifique prestigieux qui peut être élevé au même rang que le martyr Soleimani, [mais] dans le domaine de la science et de la technologie ».

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