Sécurité

Fortes tensions entre la Division Fatemiyoun et le régime syrien

Waleed Abou al-Khair au Caire

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Des membres de la Division Fatemiyoun dans la province syrienne de Deir Ezzor, où ils sont en conflit avec les troupes du régime syrien. [Archive]

Les tensions sont de plus en plus fortes dans la province syrienne de Deir Ezzor entre les forces du régime syrien soutenu par la Russie et la milice Fatemiyoun épaulée par l'Iran sur leurs sphères d'influence respectives et le paiement des tributs, expliquent des activistes et des journalistes locaux.

La Division Fatemiyoun, un groupe de miliciens afghans créé, épaulé et dirigé par le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) soutenu par l'Iran insiste pour bénéficier d'un pourcentage des revenus générés par les forces du régime du président syrien Bashar el-Assad à un poste de contrôle de sécurité situé à l'entrée d'al-Mayadeen.

Ce conflit concerne les marchandises pillées, l'argent et les positions de pouvoir, a expliqué Omar Abou Laila, directeur général de l'agence de presse locale Deir Ezzor 24.

Le CGRI considère le régime syrien comme « rien d'autre qu'une pièce d'un échiquier », a-t-il expliqué.

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Un soldat russe en faction à un poste de contrôle en Syrie en 2019, devant un portrait du président syrien Bashar el-Assad. [Maxime Popov/AFP]

Téhéran confine la présence du régime syrien dans la ville à la stricte gestion de quelques affaires administratives et au traitement des papiers des habitants, a-t-il ajouté.

Le CGRI autorise cette faible présence dans la zone parce qu'il sait le risque qu'il y aurait à être seul avec ses milices dans la région, face à « la Russie aux dépens de laquelle le CGRI étend sa présence dans la région », a-t-il poursuivi.

Tributs et pouvoir en jeu

Les tributs imposés et collectés par les éléments du régime syrien à l'un des postes de sécurité situés à l'entrée de la ville sont au cœur du conflit, a expliqué Jamil al-Abed, un activiste de Deir Ezzor.

« Ils empêchent la milice d'imposer ses propres tributs aux civils et aux commerçants qui entrent dans la ville », a-t-il précisé.

« Ces tributs sont imposés aux personnes, aux marchandises, aux véhicules de transport collectif et aux taxis qui entrent [dans al-Mayadeen], ce qui a naturellement des répercussions sur les prix dans la ville, qui ont atteint des niveaux sans précédent », a-t-il ajouté.

Ce conflit coïncide avec le ramadan, une période durant laquelle les prix de certains produits de consommation sont habituellement plus élevés, a-t-il ajouté.

« La milice Fatemiyoun contrôle totalement al-Mayadeen, au point que plusieurs quartiers de la ville ressemblent étrangement aux rues de Téhéran et des quartiers sud de Beyrouth [au Liban], avec des drapeaux, des bannières partisanes et religieuses, et des portraits des commandants des milices et du CGRI », a poursuivi al-Abed.

« Les forces du régime entretiennent une présence militaire nominale dans la ville et n'y ont aucune autorité réelle », a-t-il continué. « Elles ne sont autorisées qu'à porter leurs armes personnelles et de petit calibre, et lorsque des éléments de la 4e division ou d'autres entrent dans la ville, ils doivent le faire sans leurs armes. »

Le rôle du régime d'el-Assad dans la ville se limite aux quelques institutions gouvernementales qui y fonctionnent encore, a-t-il ajouté.

« L'entrée dans certains quartiers de la ville est interdite à quiconque n'est pas membre de Fatemiyoun, et cela s'applique aux civils et aux forces du régime syrien », a précisé al-Abed.

La Russie et l'Iran luttent pour tenir le terrain

En réponse à l'influence iranienne dans la zone, la police militaire russe a renforcé ses patrouilles dans certaines parties de Deir Ezzor, a expliqué le journaliste syrien Mohammed al-Abdoullah, le 5 mai.

Les forces russes n'avaient pas mené de telles patrouilles depuis 2017, a-t-il indiqué, depuis que la région est en grande partie contrôlée par le CGRI et ses milices alliées.

Les récents affrontements entre les milices affiliées au CGRI et les groupes favorables au régime syrien résultent « des tensions politiques qui existent entre la Russie et l'Iran, où chacun tente de contrôler autant de terrain que possible et de garder l'autre camp à distance », a expliqué al-Abdoullah.

Cette lutte de pouvoir « a poussé les Russes à établir leur hégémonie sur plusieurs unités de l'armée syrienne et de les mettre en confrontation avec les milices pro-CGRI », a-t-il ajouté.

Les incitations financières sont une autre motivation, a-t-il ajouté, les commandants sur le terrain souhaitant se remplir les poches avec les tributs collectés auprès des civils et des commerçants.

Al-Mayadeen revêt une importance stratégique « du fait de sa proximité avec la région syrienne de Badiya et sa position centrale dans la province de Deir Ezzor, non loin de la frontière avec l'Irak », a précisé al-Abdoullah.

« La contrôler est donc une question de vie ou de mort pour le projet iranien au vu de la faible présence des forces du régime [syrien] et de la faiblesse manifeste de la Russie sur le terrain. »

Concurrence géopolitique

Ces affrontements ne sont qu'un exemple de la lutte géopolitique qui se joue en Syrie entre les alliés nominaux, Moscou et Téhéran.

Les forces russes ont assuré une formation stratégique et fourni des systèmes d'armes sophistiquées à « Houdrat Faisal al-Abbas », une unité d'environ 500 combattants de Fatemiyoun à Deir Ezzor, pour tenter de courtiser le commandant de cette unité, Abdoullah Salahi, a rapporté The National basé aux Émirats arabes unis le 22 avril.

Le Kremlin cherche à s'adjuger les faveurs de Salahi depuis la bataille pour libérer Palmyre de « l'État islamique en Irak et en Syrie » (EIIS) en 2016, a ajouté le journal.

Les combattants de Fatemiyoun ont déjà par le passé été photographiés brandissant des armes russes et aux côtés de forces spéciales russes. Mais cette offre directe d'entraînement et de fournitures est sans précédent, ont indiqué les analystes.

« Ce faisant, les Russes envoient un signal très clair aux Iraniens ; c'est une attaque directe au cœur de la machine de l'Iran en Syrie », a expliqué au National Phillip Smyth, chercheur émérite au Washington Institute for Near East Policy.

Il est possible que le Kremlin exploite le CGRI à un moment de faiblesse iranienne, car Téhéran se doit de lutter à la fois contre la pandémie de COVID-19 et contre les sanctions américaines, a-t-il ajouté.

« Il est tout à fait possible que l'Iran ne soit plus en mesure de maintenir le même niveau de contrôle sur ses réseaux et que les Russes tirent parti de cette situation », a conclu Smyth.

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1 COMMENTAIRE (S)
Politique Commentaire

Un superbe et beau article.

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