Manifestations

Les émeutes dans les prisons iraniennes sont-elles le signe d'un regain d'agitation publique ?

Sina Farhadi

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De la fumée noire s'échappe de la prison de Sheiban lors d'une manifestation le 30 mars 2020. [Photo diffusée sur les réseaux sociaux]

Les récentes protestations dans plusieurs prisons iraniennes ont poussé les autorités à faire tout leur possible pour réprimer un potentiel soulèvement social plus important, tout en essayant tant bien que mal de contenir la propagation du nouveau coronavirus (COVID-19), ont fait savoir des analystes politiques.

Le système judiciaire iranien a commencé à accorder des permissions de sortie aux détenus en mars, et 100 000 prisonniers, environ 40 % de la population carcérale iranienne, sont aujourd'hui en absence temporaire.

Le mois dernier, Téhéran a annoncé que 10 000 prisonniers seront libérés dans le cadre de l'amnistie de Norouz.

Cette mesure a pour but de « réduire le nombre de prisonniers compte tenu de la situation sensible du pays », avait alors déclaré le porte-parole du pouvoir judiciaire, Gholam-Hossein Esmaili, sans faire explicitement référence à la pandémie de coronavirus.

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Une femme tient une affiche sur laquelle on peut lire « Votre erreur n'était pas intentionnelle, votre mensonge l'était » lors d'une manifestation le 11 janvier devant l'université Amir Kabir de Téhéran, après que l'Iran a admis avoir abattu un avion de passagers ukrainien le 8 janvier, tuant les 176 personnes qui se trouvaient à son bord. [STR/AFP]

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Gholam-Hossein Esmaili, porte-parole du pouvoir judiciaire iranien, a déclaré que des « conspirations » entre les détenus et quelques gardiens de la prison de Saqqez avaient favorisé une émeute et conduit à l'évasion d'environ 80 prisonniers le 27 mars. [Photo fournie par l'Agence de presse de la République islamique]

Cependant, mardi 21 avril, le ministère iranien de la Santé avait signalé 83 505 infections au COVID-19 et 5297 décès dus au virus.

Le président Hassan Rohani a annoncé dimanche que l'Iran prolongerait l'absence des prisonniers d'un mois, jusqu'au 20 mai.

Répression et « force excessive »

Des centaines de « prisonniers de conscience » non violents restés en détention ont subi répression et « force excessive », ont rapporté des militants des droits de l'homme et des familles de détenus.

Les forces de sécurité ont utilisé des munitions réelles et des gaz lacrymogènes pour réprimer les mouvements de protestation dans plusieurs prisons, tuant au moins 35 prisonniers et en blessant des centaines d'autres, a signalé Amnesty International le 9 avril.

Un prisonnier a été battu à mort, et un autre a été pendu.

Lors de la première manifestation, dans la prison de Parsilon à Khorramabad le 19 mars, 23 prisonniers se sont échappés, et un prisonnier a été tué par les tirs des gardiens.

Aucun des fugitifs n'avait commis de crimes « dangereux », a rapporté la BBC.

Le lendemain, il a été signalé qu'une manifestation avait lieu dans la prison d'Aligoudarz, suivie d'actions de protestation dans celles de Tabriz et de Saqqez.

Ces protestations se sont étendues à la prison d'Adel Abad à Shiraz, au pénitencier central du Grand Téhéran (prison de Fashafoyeh), à la prison centrale d'Urmia, à la prison d'Alvand dans la province de Hamadan, et aux prisons de Sepidar et de Sheiban à Ahvaz, dans la province du Khuzestan.

Le CGRI et la Force Basij interviennent

Le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) et la Force de résistance Basij ont réprimé les protestations dans les prisons de Sepidar et de Sheiban le 30 mars, après que des prisonniers eurent mis le feu à des poubelles, a indiqué le chef de la police du Khuzestan.

« De nombreuses vidéos filmées depuis l'extérieur des deux prisons et partagées sur les réseaux sociaux montrent de la fumée s'élevant des bâtiments, tandis que des coups de feu et des cris peuvent être entendus », a rapporté Amnesty International.

Les manifestations à la prison de Sepidar auraient commencé après que les autorités furent revenues sur leurs promesses de libérer des prisonniers par mesure de précaution afin d'empêcher la propagation du COVID-19.

Environ 80 détenus ont pu s'échapper lors des protestations dans la prison de Saqqez le 27 mars, selon l'Agence de presse Fars, qui est affiliée au CGRI.

Les forces du CGRI se sont ensuite déployées en grand nombre à travers la ville et les environs à la recherche des fugitifs, ont rapporté les médias locaux.

« Opportunité pour un soulèvement social »

Les autorités utilisent la coopération présumée entre le personnel pénitentiaire et les détenus de la prison de Saqqez comme justification de la violente répression contre les prisonniers dans tout le pays, ont affirmé des analystes.

« Les émeutes [...] ont suscité de sérieuses inquiétudes chez les responsables de la sécurité », a déclaré à Al-Mashareq Ali Zanjani, militant politique et ancien prisonnier politique.

L'inquiétude est que « l'évasion de plusieurs prisonniers de certaines des prisons pourrait avoir conduit à l'incitation d'autres prisonniers et être devenue un prétexte pour un soulèvement général », a-t-il expliqué.

Dans le même temps, a-t-il ajouté, ces évasions « pourraient lever la peur des institutions de sécurité au sein de la société et fournir une opportunité pour des soulèvements sociaux ».

« La répression sanglante des émeutes [...] a servi à empêcher de telles implications », a-t-il déclaré.

Dans tous ces incidents, des forces affiliées au CGRI ont été impliquées, a fait remarquer Zanjani.

La possibilité que le personnel pénitentiaire ait aidé des prisonniers à s'évader inquiète le régime, « parce que cela montre que même ceux qui font partie de l'appareil de répression ont des doutes », a déclaré l'analyste politique iranien Reza Taghipourian.

Ils craignent que ce sentiment puisse « se répandre et devenir un problème », a-t-il précisé à Al-Mashareq.

La prétendue coopération entre le personnel pénitentiaire et les prisonniers indique également « qu'en période d'instabilité et de troubles, le système bureaucratique et administratif de l'appareil répressif perd sa fonction », a-t-il ajouté.

C'est peut-être la raison pour laquelle des forces extérieures au système administratif ont été appelées pour contrôler la situation, a déclaré Taghipourian.

« La préoccupation des services de sécurité est que si le chaos se généralise, il ne sera plus possible de contrôler la situation », a-t-il poursuivi.

La crise du coronavirus est un « prétexte pour l'instabilité »

« La propagation du coronavirus en Iran, qui, de l'avis de la population est due à l'incompétence du gouvernement, peut devenir un prétexte pour l'instabilité », a indiqué Taghipourian.

« Même avant l'apparition du coronavirus, la situation économique en Iran était très fragile », a-t-il poursuivi.

Des millions de personnes sont au chômage, et des dizaines d'autres subsistent grâce au salaire minimum. « La colère et l'insatisfaction du public augmentent chaque jour. »

« Avec l'épidémie de coronavirus, de nombreux emplois précaires et à faible revenu ont été perdus, et des millions de personnes sont venues s'ajouter au nombre de chômeurs », a-t-il déclaré.

« Contrairement à d'autres pays, où les gouvernements essaient de soutenir les chômeurs et les petites entreprises, en Iran, un prêt d'environ 60 dollars leur est versé, que les bénéficiaires devront rembourser par la suite », a-t-il fait savoir.

« On peut deviner le mécontentement généralisé qui se produira si le statu quo actuel persiste », a conclu Taghipourian. « Selon moi, ces émeutes dans les prisons pourraient être le début de grands soulèvements sociaux. »

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